Histoire de jouer – My Memory Of Us (Juggler games, 2018)

Histoire de jouer – My Memory Of Us (Juggler games, 2018)

11 octobre 2018 0 Par Romain Vincent

 

Episode 1

En 2015, dans une chronique sur la seconde guerre mondiale dans les jeux vidéo, j’avais analysé quelques tabous vidéoludiques, ces sujets que le jeu vidéo peine encore à traiter, notamment l’idéologie raciste nazie.
C’est donc avec joie que j’ai accueilli en ce mois d’octobre 2018 la sortie de My Memory Of us, développé par les polonais de Juggler Games, et si je précise leur nationalité, ce n’est pas par hasard.
Bref, c’est parti pour une série de vidéo sur My Memory of Us, parce qu’il n’y a pas qu’Assassin’s Creed Odyssey dans la vie,mais surtout… [Noir] histoire de jouer.

Alors je vais essayer de ne pas trop spoiler, mais le jeu nous plonge dans les souvenirs d’un grand-père, qui nous sert de narrateur pendant l’aventure : lors de son enfance, faite de vols à l’étage et d’école buissonnière, il rencontre une petite fille avec laquelle il se lie d’amitié et vit l’attaque de son pays par une armée de…robot.

Les développeurs polonais mettent en jeu l’annexion de la Pologne par l’Allemagne nazie en 1939 et la direction artistique fait tout pour faire ressortir le traumatisme mémoriel: le jeu reste désespéramment noir et blanc à part quelques touches de rouge désignant les éléments interactifs, les personnages n’ont pas de noms,pas de voix propres, leurs yeux n’ont pas de pupilles, et les nazis sont robotisés…, et d’ailleurs les déshumaniser me pose toujours un peu problème car ça ne permet pas de comprendre la complexicité de leur idéologie, mais peut être que le jeu rentrera plus profondément dans le sujet plus tard.

Si je retourne au game design, le jeu fait évidemment penser à Soldats Inconnus : pour progresser, les deux enfants doivent résoudre des puzzles, mais en coopérant: la fille peut courir et le garçon peut avancer prudemment, et les deux doivent obligatoirement avancés ensemble, ce qui complexifie un peu le gameplay et montre une touche de solidarité pendant cette période sombre. D’ailleurs, les premières énigmes visent tout simplement à ce que les enfants puissent…manger.

Tout bascule lorsque la petite fille tombe dans une machine de l’armée occupante la couvrant, elle et d’autres personnages, de la couleur rouge. Après cet instant, les robots ainsi que les autres habitants restés en noir et blanc se moquent de ce « peuple rouge », comme ils sont appelés et certaines zones leur est interdite : le café dans lequel nous pouvions faire danser la jeune fille au début du jeu, ne lui est plus accessible quelques minutes après.

La couleur rouge fait évidemment écho à l’étoile jaune, le peuple rouge aux juifs et leur mise à l’écart progressive de la vie publique.

Dans les tableaux suivants, le garçon, noir et blanc, doit permettre l’avancée de son amie dans des zones qui lui sont interdites. Les faits historiques ont donc un impact sur notre interaction, le gameplay est donc signifiant.

A voir si le jeu va encore plus loin dans ces thématiques, une fois que nous devons aller délivrer notre amie dans le ghetto, mais nous verrons cela dans une prochaine vidéo.

 

Episode 2

 

Comment ai-je pu passer à côté ? Amin Ben, je te remercie. La petite fille rouge est évidemment une référence à celle aperçu par Oscar Schindler

Voilà ainsi un nouvel exemple de la notion de Remédiation, déjà évoqué à plusieurs reprises sur cette chaîne. My Memory Of Us semble, par instant, la traduction vidéoludique d’un film sur cette période historique.
Dans celui de Spielberg, quand l’enfant disparaît de l’écran, la violence, elle, se montre aux spectateurs, tout comme dans la scène suivante les colonnes de soldats allemands, filmés de nuit, casquées et de dos, nous font penser à un régiment de robots.

Si la petite fille en rouge du film parvient à se cacher d’elle même, dans le jeu, c’est à nous de le faire. Le rouge de Spielberg est le signe d’une innocence immaculée à préserver de la répression, le rouge du jeu est la marque de celle-ci.

Le jeu vidéo est donc encore une fois à étudier dans son rapport avec d’autres médias, plutôt qu’avec l’histoire universitaire.

Ainsi faut-il le penser à travers sa mise en scène, comme avec ses statues enlevées par avions, une manière autrement plus aérienne, légère, presque élégante, de représenter la purge de l’élite et de la culture polonaise par les nazis plutôt qu’avec un empilement de cadavres.
Une mise en scène du ghetto où les privations les plus graves ne sont que suggérées par le décor derrière lequel on passe sans pouvoir faire quelque chose,
Une mise en jeu où la contrebande des radios, fait historique véridique, est ludoformée dans un exercice typique de point & click où l’on doit les emmener d’un personnage A à un personnage B.
Une mise en jeu où on s’amuse à se moquer d’Hitler, à se déguiser en robot pour échapper à l’ennemi, à aider des membres du peuple rouge à…construire le mur du ghetto ? Peut être une manière de montrer l’insouciance d’un enfant perdu dans un monde qu’il ne comprend pas.

L’occupation nazie à hauteur d’enfant, imagée, parfois dédramatisé par un humour discret mais quand même présent, et qui nous pousse à nous demander : à qui s’adresse un jeu vidéo ? Par cette question s’ouvre une autre variable de la représentation du passé dans les jeux vidéo, celle du public à qui est destiné l’oeuvre produite qui influe surement sur la manière de traduire l’histoire en jeux.

Je vous invite donc à y réfléchir ensemble dans les commentaires et je vous retrouverai prochainement pour la suite de cette aventure.