La guerre d’Espagne dans les jeux vidéo (Article de M.Marti)

La guerre d’Espagne dans les jeux vidéo (Article de M.Marti)

2 février 2019 Non Par Romain Vincent

Dans le neuvième numéro de Sciences du jeu, Marc Marti, enseignant chercheur à l’Université Nice Sophia Antipolis, spécialiste en narratologie, s’intéresse à la manière dont les jeux vidéo traitent la Guerre d’Espagne, et je vais essayer ici de vous résumer cet article, tout en vous donnant envie de le lire en entier.
Rappelons que la guerre civile espagnole est un conflit opposant entre 1936 et 1939 le camp Républicain aux rebelles putschistes d’extrême droite menés par le générarl Franco.

Marti débute par l’évolution de la narration dans l’historiographie, à savoir la place du récit dans le travail des historiens qui était mal vu par certains d’entre eux, Bloch et Braudel lui reprochant de tendre à la fiction au détriment d’un travail scientifique.

A l’inverse, Roger Chartier considère que le récit historique et celui de fiction sont proches car ils construisent une intrigue avec des personnages, à ceci prêt que la narration historique a une volonté de transmettre un savoir qui est vérifiable, ce qui n’est pas le cas du récit de fiction, du moins, ce n’est pas son but.

Ensuite, Marti détermine deux types d’usages du passé dans les jeux vidéo.

Premièrement le genre fantastique, qu’il qualifie plutôt d’usage « libre » du passé, c’est quelque chose que nous avons déjà vu sur la chaîne avec Valkyria Chronicles et Killzone.
Ensuite, le genre « historique », qui est destiné à produire un effet de réel (à mettre en gros à l’écran) Ici, Marti reprend le concept du philosophe français Roland Barthes, c’est à dire ses éléments qui, pour le lecteur et ici le joueur, donneraient l’impression que le jeu montre le monde tel qu’il est.

Dans ce genre historique, les liens entre Histoire et Jeu sont multiples :

  • Jouer dans le passé : Les rapports entre Histoire et Jeux vidéo se centrent ici sur l’aspect matériel et sur la reproduction de monument, la présence de personnages historiques, voire, comme dans le cas d’Assassin’s Creed Unity, le recrutement d’historiens de métier.
  • Jouer avec le passé : C’est évidemment le cas des uchronies avec la série des Wolfenstein maintefois évoqué sur cette chaîne, et on peut même pousser vers les jeux de stratégie Paradox Pour Marti, ces deux approches doivent être questionnées à travers la dimension idéologique du jeu vidéo : Pourquoi joue-t-on ou ne joue-t-on pas avec certains épisodes historiques ? Le jeu vidéo peut-il coller à la réalité historique ? Et à l’inverse, quelles seraient les conséquences d’un jeu qui déformeraient un évènement sensible de la mémoire ?

Ces problématiques, Marti les applique sur des jeux vidéo traitant de la Guerre d’Espagne, 1936 Espana en Llamas, un fangame de Call Of Duty 2 sorti en 2006 et Sombras de la guerra un jeu de stratégie prévu pour être commercialiser et rentrant dans une stratégie commémorative pour coïncider avec les 70 ans de la guerre civile, mais qui correspond aussi, et c’est important, avec une loi dite de « Mémoire historique », validée le 31 octobre 2007, reconnaissant les préjudices subis par les victimes de la guerre civile et de la dictature.

Le jeu amateur 1936 nous fait incarner les deux camps : Républicains et nationalistes à travers différents avatars très peu marqués politiquement, ce qui veut dire que les aspects politiques de la guerre ne transparaissent pas vraiment dans un gameplay évidemment similaire à un FPS, les références historiques apparaissent en partie lors de séquences de non-jeu avec des documents d’archives, un dispositif assez courant dans les FPS de cette époque, que l’on avait déjà vu dans une précédente vidéo avec Medal Of Honor. A noter le soucis du réalisme des développeurs amateurs car ils ont utilisé des enregistrements d’époque pour bruiter véhicules et autres armes de guerre.

A l’inverse, dans Sombras de la guerra, le jeu qui est paru dans le commerce, on choisit son camp et, surtout, l’issue de certaines batailles historiques peuvent être modifiées, notamment en faisant triompher le camp Républicain.
Les développeurs décident d’exploiter les possibilités du medium en jouant totalement avec l’histoire, quitte à la modifier. Le joueur a donc le choix entre Jouer dans le passé, en suivant le récit historique, ou Jouer avec le passé, en construisant un récit uchronique. Or, ce dernier élément escamote complètement le rôle pédagogique que le jeu voulait se donner, mais ce n’est pas que pour cela qu’il fut largement critiqué dans la presse à sa sortie : une certaine complaisance avec le camp Franquiste est notée, tout comme une représentation dégradante des personnages féminins, alors que le jeu amateur se bornait au réalisme et à la sobriété. Sombras de la Guerra a donc misé sur la polémique pour se vendre, ce qui me rappelle un peu la sortie de Battlefield 1 en 2016 qui se voyait reprocher l’absence de soldats français alors que le DLC complémentaire était déjà prévu, une stratégie qui m’a toujours sembler mûrement réfléchi, tout comme la profusion de discours sur la violence révolutionnaire représentée dans Assassin’s Creed Unity, deux polémiques qui n’ont pas nuit à ces deux jeux mais qui, au contraire, leur a permis d’être traîté dans des médias généralistes et d’augmenter leur visibilité.

Sombras de la Guerra n’a pas eu cette chance, tout simplement parce qu’il abordait un passé proche et encore douloureux.

Pour résumer l’article de Marc Marti offre de nombreuses clés d’interprétations pour comprendre la place de l’Histoire dans les jeux vidéo :

– La proposition ludique : Joue-t-on DANS ou AVEC l’Histoire ?
– La place du jeu dans son contexte culturelle et les polémiques possibles analysables comme autant de tensions entre histoire et mémoire de l’évènement représenté.

Par contre, le jeu amateur s’offre une mission finale particulièrement intéressante avec un dénouement alternatif qui si il est anachronique, offre de réel éléments de compréhensions de la Guerre d’Espagne mais pour la découvrir, je vous renvoie vers l’article complet.
N’hésitez pas à commenter cette vidéo, en proposant des jeux traitant de périodes rarement abordés dans les jeux vidéo, merci d’avance pour vos contributions et à bientôt pour une prochaine vidéo.

L’article complet de Marc Marti est disponible ici:
MARTI, Marc. L’Histoire dans le jeu vidéo, une généalogie narrative problématique?. Le cas de la guerre d’Espagne (1936-1939) et de sa ludicisation. Sciences du jeu, 2018, no 9.
Du même auteur:
MARTI, Marc. Récit filmique et Histoire: La hiérarchie des personnages dans Goya en Burdeos de Carlos Saura (1999). Cahiers de Narratologie. Analyse et théorie narratives, 2008, no 15.
MARTI, Marc. Logique imaginaire et logique de marché: analyse d’une création de fans dans le jeu vidéo. Le cas de España en llamas sur Call of Duty 2. Cahiers de Narratologie. Analyse et théorie narratives, 2016, no 31.

Bibliographie complémentaire :
– OMS, Marcel. La guerre d’Espagne au cinéma. Ed. du Cerf, 1986.
LEIZAOLA, Aitzpea. La mémoire de la guerre civile espagnole: le poids du silence. Ethnologie française, 2007, vol. 37, no 3, p. 483-491.