Mythes & Mythos : Charles Martel et la bataille de Poitiers

Mythes & Mythos : Charles Martel et la bataille de Poitiers

25 juin 2018 Non Par Romain Vincent

Comment Charles Martel et la bataille de Poitiers sont instrumentalisés par l’extrême-droite?
Premier et dernier épisode de Mythes & Mythos, une chronique sur l’utilisation du passé dans les discours politiques.

Un évènement instrumentalisé par l’extrême-droite

Depuis une vingtaine d’années, on assiste donc à un retour de Charles Martel dans les discours politiques

En 1996, Samuel Huntingon, un professeur de science politique américain, estime que l’affrontement des différents blocs de civilisations, et de religions en particulier, constitue l’unique moteur de l’Histoire : c’est la théorie du “Choc des Civilisations” ;
Reprenant ces arguments, le comédien Lorant Deutsch sort en octobre 2013 Hexagone, un ouvrage dans lequel il propose savision de l’histoire de France, où il y affirme d’ailleurs que la victoire de Charles Martel à Poitiers serait un instant clé de cet affrontement civilisationnelle entre Islam et Chrétienté.

Cette théorie du choc des civilisations est à placer en parallèle avec la thèse du “Grand Remplacement” de l’écrivain Renaud Camus qui consiste  en l’existence d’un complot musulman visant à remplacerR progressivement le peuple français de souche chrétienne via les vagues d’immigration.
Choc des civilisations et Grand Remplacement sont donc les deux mamelles idéologiques d’une grande partie des groupuscules d’extrême droite, comme Génération Identitaire qui, en 2012, occupa la mosquée de Poitiers pour commémorer la mémoire de la bataille.R…et c’est en réaction à cette actualité que William Blanc et Christophe Naudin ont étudié l’histoire de cette bataille ainsi que  les différentes mémoires de celle-ci à travers le temps … Et je vais essayer ici de vous retranscrire les grandes idées de ce livre et de vous expliquer le métier d’historien qui dépend  des sources dont ils disposent.

En effet, un historien ne peut révéler totalement le passé, mais seulement des traces de celui-ci. et Pour les périodes les plus éloignées, les sources sont donc éparses et ne reflètent qu’une réalité partielle.
Ici, nos deux historiens ont travaillé sur des sources chrétiennes et  musulmanes, écrites plusieurs dizaines d’années après les faits, et qui décrivent la bataille généralement en un seul paragraphe, démontrant ainsi un faible intérêt pour cet évènement.
Malgré leurs origine diverse, aucune source ne mentionne le projet d’invasion de l’Europe  ni même une éventuelle lutte entre l’Islam et le Christianisme.

Le contexte historique

Charles Martel hérite de la situation de son père, le maire du Palais Pépin II, qui a prit progressivement le contrôle de l’ensemble des royaumes francs à partir de 687 devenant ainsi le personnage politique le plus important, le roi n’ayant plus qu’une autorité de façade.

Une fois au pouvoir, son fils Charles veut affirmer son autorité sur les territoires périphériques du monde franc qui restent fidèles au roi mérovingien, mais estiment ne pas à avoir de compte à rendre au maire du Palais. Mettons de côté les territoires germains pour nous intéresser au duché d’Aquitaine où se situe justement la ville de Poitiers.
A ce moment là, l’Aquitaine est gouvernée par le duc Eudes qui a bien des soucis.
Il doit en effet faire face à des raids menés au nord des Pyrénéens par les musulmans devenus maîtres de la péninsule ibérique depuis 711.
2 ans après la prise de Narbonne, Al Samh, le gouverneur de l’Espagne se lance à l’assaut de Toulouse en 721.
Et c’est Eudes qui triomphe à Toulouse, il  est d’ailleurs célébré par le Pape lui même comme le sauveur de la Chrétienté, mais la suite fera qu’on l’oubliera vite.
En effet, afin de prévenir une nouvelle incursion, Eudes fait alliance avec un chef berbère rebelle, ce qui met du plomb dans l’aile à cette théorie du choc des civilisations, mais qui aura deux conséquences importantes:
– 1: Charles s’en sert comme prétexte pour lancer une opération militaire en Aquitaine, territoire qu’il veut dominer.
– 2 : Le nouveau gouverneur musulman, Abd al Rahman, veut punir le traître et son allié aquitain, obligeant ainsi Eudes à solliciter l’aide du Charles en mars 732.

Dans un premier temps, Abd al Rahman remporte victoires sur victoires sur Eudes dans le sud de l’Aquitaine et tente d’atteindre le très riche sanctuaire de Saint-Martin de Tours.

D’ailleurs, certaines sources de l’époque ainsi que des conteurs de notre temps avancent le chiffre de 300 000 guerriers musulmans suivi par autant de civils désirant s’installer … et ça ne tient pas une seule seconde, c’est le nombre de l’ensemble des soldats romains à l’apogée de l’Empire ! Quant au fait que cette armée fut accompagnée de femmes et d’enfants pour coloniser le pays… les sources écrites et archéologiques n’en font aucune mention.

C’est apparemment sur cette route vers Tours que les armées musulmanes croisèrent celle de Charles Martel, qui les repoussèrent après quelques jours de combat en octobre 732.

D’ailleurs, plusieurs choses font débats, la date, certains la plaçant en 733, mais également le lieu car il semblerait qu’elle se soit plutôt déroulée à proximité de Tours.
Mettre en avant la victoire de Poitiers de 732 permettait peut être d’effacer la défaite qui s’est véritablement déroulé à Poitiers en 1356 au cours de laquelle le roi de France Jean II fut capturé par les Anglais pendant la Guerre de Cent ans.
Je passe volontairement sur le déroulement de la bataille, les sources ne sont pas extrêmement précises sur celle-ci, ce qui peut déjà nous alerter sur l’importance que les contemporains lui ont donnée, Cependant on peut déjà tirer quelques conclusions : Charles Martel a donc pris plusieurs mois pour secourir Eudes laissant ainsi les musulmans pillés l’Aquitaine  : Pas de solidarité entre chrétiens ici, Charles agit par pur calcul politique, s’il veut  évidemment protéger Saint Martin de Tours, il veut surtout affaiblir son adversaire Eudes qui fut lui le véritable perdant à Poitiers…

De plus, la victoire de Poitiers ne met PAS un terme aux raids musulmans : Charles intervient dés 737 pour reprendre la Provence, où les chefs chrétiens de l’aristocratie locale avaient préféré s’allier avec les musulmans, plutôt que de jurer fidélité au Maire du Palais.

Vous comprenez ainsi qu’aux environs de Poitiers, il n’y a pas eu de choc des civilisations.
Pour Christophe Naudin et William Blanc, c’était un raid, une expédition réalisée dans le but de piller les villes et eglises franques, et non pas un projet de colonisation sur le long terme. De plus, nous avons vu également que les alliances entre sarassins et chrétiens variaient en fonction du contexte, et enfin les opérations de Charles Martel avaient un but essentiellement politique, et non pas religieux.

Dans les discours actuels, Charles Martel apparaît donc le rempart ultime de la chrétienté face à une supposée invasion musulmane. Au cours des siècles suivants la bataille, ça n’a pas toujours été le cas.

La mémoire de la bataille de Poitiers

Dés le IXème siècle, Charles Martel est très mal vu par le clergé car il avait pris l’habitude de se servir dans les biens de l’Eglise pour financer son armée, d’ailleurs après Poitiers, Charles garda pour lui et ses hommes le butin des musulmans, pris à l’Eglise, une pratique courante à l’époque. Hincmar, évêque de Reims lui promettait d’ailleurs l’Enfer..
Durant tout le Moyen-âge, Charles Martel  n’est donc pas un personnage très important, loin d’être un défenseur de la chrétienté, et il ne réapparaît qu’au XIXème siècle sous la plume de Chateaubriand.

Pour l’écrivain, auteur du “génie du christianisme” en 1802 , Charles Martel a sauvé la chrétienté et la liberté, affirmant même que les Croisés du XIème siècle avaient libéré Jérusalem pour prolonger l’oeuvre du Maire du Palais, sauf que dans les sources de l’époque, il n’en est aucunement question.
Le tableau de Charles Steuben est très représentatif de cette période durant laquelle le christianisme est synonyme de progrès et de liberté, alors que tout ce qui vient d’Orient s’apparenterait au despotisme : on y voit Charles, coiffé d’une couronne, alors qu’il n’a jamais eu le titre de roi des francs d’ailleurs, ET accompagné d’une croix, marquant le caractère religieux de la bataille.
Cette oeuvre a été commandée par le roi Louis Philippe pendant la monarchie de Juillet, servant ainsi à célébrer le souvenir de la colonisation de l’Algérie en 1830.
Au cours du XXème, le discours de l’extrême-droite sur l’Islam et sur Charles Martel n’était pas celui que l’on connaît actuellement.

Charles Martel placé en Enfer par l’évêque Hincmar de Reims

Dans les années 1930, René Martial est un ethnologue racialiste à la faculté de médecine de Paris, voilà ce qu’il écrit: “Si les Arabes avaient vaincu Charles Martel, ils se seraient peut être aussi bien assimilés sur le sol français que les Celtes sur le sol ligure. Leur séjour prolongé en Espagne en donne la preuve, de même les vestiges qu’ils sont laissés montrent à quel point leur civilisation dépassait la notre à l’époque.
On voit ici que Charles Martel, pour un auteur d’extrême droite du début du XXème siècle, est loin d’être l’icône qu’il va devenir.

Pendant une grande partie du XXème siècle, la droite est d’ailleurs plutôt islamophile, notamment pendant les deux guerres mondiales où les soldats des colonies contribuent à l’effort  de guerre.
Plus tard, au Front National, Jeanne d’Arc est préférée au grand père de Charlemagne.  De plus, l’anticommunisme, puis l’anti-américanisme, sont encore largement prioritaire jusqu’au déclenchement de la guerre du Kosovo en 1999 :
Dans ce conflit de l’ex-Yougoslavie, les Etats Unis choisissent le camp des kosovars musulmans contre les serbes : pour l’extrême droite, les américains auraient donc pactisé avec l’Islam pour enflammer l’Europe.
Ces idées se répandent dans une extrême droite française divisée à ce moment là entre le Front National de Jean Marie Lepen restant fidèle à Jeanne d’Arc, et le Mouvement National Républicain de Bruno Mégret, choisissant Charles Martel comme marqueur idéologique.
C’est dans ce contexte qu’apparaît le terme de Grand Remplacement que nous avons vu en introduction, Martel et Poitiers permettant à de plus en plus de groupuscules d’extrême droite d’affirmer que la France est menacée depuis le VIIIème siècle.
Mais il ne faut pas limiter l’instrumentalisation de Martel à l’extrême droite, Jean Luc Mélenchon a également disserté à ce sujet, mais je vous laisse aller voir la vidéo d’Histony, publiée pendant que je montais cette vidéo, qui l’explique très bien et complète mon propos sur cet ouvrage.

J’ai rapidement résumé l’ouvrage de William Blanc et Christophe Naudin mais leur étude de la mémoi  e de la bataille aborde différents sujets dont celui de son enseignemant scolaire : si on prend l’exemple des années 30, Poitiers est vidé de son caractère religieux et marque plus une victoire sur un envahisseur étranger rappelant ainsi l’ennemi héréditaire allemand,  mais la plupart du temps, Charles Martel n’est qu’un personnage secondaire à l’école, derrière les Vercingétorix, Charlemagne et autres Jeanne d’Arc. A présent, les nouveaux programmes de 2016 intègrent cette nouvelle vision de la bataille de Poitiers et invitent à étudier les échanges entre l’Occident et l’Orient.

Pour conclure, Charles Martel n’était le sauveur ni de la Chrétienté ni de l’Europe. D’ailleurs après Poitiers, le Pape Grégoire III, menacé par les Lombards en Italie, l’appella plusieurs fois à la rescousse, mais Charles, préférant son alliance politique avec ces mêmes Lombards, l’ignora complètement …
Rajoutons qu’aux alentours du Xème siècle, s’il y a bien un peuple qui mène des raids réguliers menant à de réelles occupations du sol, c’est celui des Vikings sauf que, les courants identitaires n’ont évidemment aucun intérêt à les désigner comme ennemis à notre époque.
L’utilisation mémorielle de la bataille de Poitiers et de l’Histoire en général  varie donc selon les besoins politiques du moment.
Ce que résumait très bien l’historien Marc Bloch : “« Aussi bien que des individus, il a existé des époques mythomanes (…) Comme si, à force de vénérer le passé, on était naturellement conduit à l’inventer ».